Islam et concept racial
par Salaheddzne KECHRID * (TUNIS) *
L’humanité est à la veille d’atteindre son âge
de quarante ans et son esprit majeur rejette l’une après l’autre ses anciennes
conceptions intuitives et nébuleuses des choses. Nous sommes à l’ère
de la cristallisation de la vérité et seuls les points d’intersection
des mille lignes de la pensée humaine résistent au vieillissement et
à la désuétude.
Parmi ces concepts millénaires, le mot «race» s’inscrit en lettres
de sang, de haine et de feu et sa seule évocation nous montre la face hideuse
de la ségrégation et du génocide.
Essayons d’analyser cette entité qui nous divise aujourd’hui, mais qui pourrait
bien nous unir un jour.
Qu’est-ce que la race et quels sont ses facteurs déterminants ou ses origines
? Il est de toute évidence, même pour le plus obstiné des athées
et des matérialistes, que tous les hommes descendent d’un seul et même
père et d’une seule et même mère et si cette affirmation n’est
pas scientifiquement démontrable, la loi des nombres et la logique tout court
nous obligent à faire partir toute somme de l’unité et c’est seulement
le passage du néant à l’unité qui ressort de la métaphysique.
Donc, étant tous d’un seul père et d’une seule mère, comment
expliquer ces différences de couleur, de langue, de volume crânien et
d’angle facial ? Comment en expliquer les causes et la finalité ? Parmi les
milles merveilles de la nature, il en est une, en effet, qui retient si peu notre
attention mais qui est pourtant vraiment bouleversante.
Comment peut-on réaliser plus d’un milliard de spécimens d’un même
prototype, sans qu’un seul de ces spécimens ne se retrouve exactement en double
?
Quelle que puisse être la ressemblance entre deux êtres humains, il y
aura toujours moyen de les différencier, ne serait-ce que par leurs empreintes
digitales ou par leurs voix.
C’est que l’homme, depuis son existence embryonnaire, est sensible à tous
les facteurs physiques, biologiques et autres qui l’entourent et la moindre différence
d’ambiance marque, au bout de quelques générations, telles ou telles
de ses caractéristiques anthropomorphiques.
Or, la sphéricité même de la terre est un facteur essentiel de
différenciation, car aucun point n’y est semblable à l’autre, de part
ses coordonnées, son angle d’insolation, son intensité d’éclairage,
son climat, son altitude etc...
En plus de ces différences géographiques, il y a l’effet certain des
événements historiques qui contribuent, eux aussi, à différencier
les hommes. Ainsi donc, la race n’est en somme qu’une forme déterminée
prise par l’espèce, afin de s’adapter le mieux possible à l’environnement
et aux circonstances et c’est sa forme la plus viable par rapport à son temps
et à son milieu. Étant donné que chaque homme pris à
part a un besoin plus ou moins grand de tout ce que produisent toutes les régions
de notre planète et étant donné que chaque race s’est adaptée
à un climat et à des conditions de vie qui varient énormément
du pôle à l’équateur, cette différenciation des hommes
n’est qu’une véritable spécialisation leur permettant de tirer le maximum
de profit de la terre et c’est, en même temps, une raison pour eux de se rendre
visite et de se connaître afin d’échanger leurs produits et leurs idées.
C’est là le sens du verset 13 du chapitre 49 du Coran -
«O Humains ! Nous vous avons créés à partir d’un mâle
et d’une femelle et Nous vous avons répartis en peuples et tribus, afin que
vous vous connaissiez entre vous».
Mais cette complémentarité organique peut aussi bien se faire, en toute
justice et humanité, comme il peut se réaliser par la spoliation et
la loi du plus fort. Cela partage le monde en zones d’influence, c’est à dire
en chasses gardées pour lesquelles les plus forts s’entre-tuent et tuent les
plus faibles.
Dans le premier cas, c’est le règne de la raison et de l’amour, notions auxquelles
les hommes semblent ne plus croire depuis bien longtemps.
Dans le second cas c’est le règne de la violence, du cynisme et de cruauté
la plus bestiale.
Quel est donc ce précieux catalyseur qui peut faire de notre diversité
une source de fraternité plutôt qu’une source de haine ?
Quelle force morale est à même de nous faire aimer la justice, mépriser
l’égoïsme et l’ethnocentrisme ?
Quel est le frein capable d’éteindre en nous cette soif ardente qui nous pousse
à accumuler les biens de ce monde, bien au-delà de nos besoins réels,
dans un seul but de domination et d’orgueil ?
Cela ne peut être qu’un véritable déplacement d’idéal
qui sort ainsi des limites étroites de notre terre, pour s’accrocher à
un monde bien plus vaste et bien plus réel où personne ne se trouve
plus à l’étroit.
Quelle est cette éthique qui nous redonne notre véritable dimension
et qui redonne à chaque chose la sienne ?
Cela ne peut être que le fait d’un homme supérieur qui s’est réellement
élevé au-dessus du niveau des fauves et des carnassiers. Quand les
animaux se dévorent entre eux, ils respectent du moins une loi précise
de l’équilibre biologique ou écologique, et très rares sont
les bêtes qui tuent au delà de leur faim. Un lion repu voit se poser
sur lui des oiseaux sans leur opposer la moindre riposte agressive et regarde impassiblement
les autres animaux moins forts que lui se rassasier de ses restes.
Mais, quand l’homme est dominé par sa bestialité, il ne pense plus
qu’à éliminer les autres et à les détruire pour accumuler
toujours davantage.
Qu’est-ce donc qui peut libérer notre esprit de cette carcasse de chair et
de passions, de désirs et de haine ? Ce ne peut être qu’une vue panoramique
de tout cet univers, à partir d’un point dominant.
C’est là la raison d’être de toutes ces religions révélées
qui se sont succédées et dont chacune a complété la précédente
ou l’a purifiée des déformations et des fausses croyances que lui a
collées l’ignorance ou la mauvaise foi des hommes.
Le plus grand rôle de la religion a été de briser les limites
de la matière et de libérer ainsi notre esprit qu’aucune matière
ne saurait contenir ou satisfaire. On dirait que notre esprit n’appartient pas à
ce monde et qu’il a la nostalgie de quelque chose qui ne peut venir que d’ailleurs.
C’est ce qui explique notre ennui de toute chose et notre ambition jamais assouvie.
Les gens aveugles et au coeur pétrifié par l’orgueil cherchent on vain
à combler le vide infiniment profond de leur âme par les masses bien
limitées de la matière. Ne pouvant trouver un ciel assez vaste pour
leur âme vagabonde, ils croient le trouver dans l’ivresse du vin et de l’escalade,
car l’ivresse est un besoin de l’âme et celui qui n’éprouve pas ce besoin
est un homme sans âme. Mais celui qui cherche son ivresse ailleurs que dans
l’amour de Dieu est comme celui qui fait un grand plongeon dans une boîte à
sardine. L’homme s’est accroché à la couleur de sa peau, au nom de
ses ancêtres ou à sa simple puissance, pour se prétendre supérieur
aux autres, donc plus digne qu’eux des biens de ce monde. Même quand la religion
est venue, il l’a déformée de sorte à en faire un prétexte
pour dominer les autres et pour les asservir.
Or, la vraie religion nous enseigne que tout cet univers n’est que la propriété
de Dieu, que les biens de Dieu sont inépuisables et qu’il est à même
d’en donner tant qu’il veut, à qui il veut et quand il veut, de même
qu’il peut aussi les reprendre. Elle nous rappelle que ce monde n’est qu’une voie
de passage et d’épreuve où nous ne sommes que des exilés pour
une période heureusement bien courte par rapport à l’éternité
qui nous attend.
Elle nous dit que tous les hommes sont frères et que tous les êtres
vivants méritent notre amour et notre compassion.
Seule notre piété sincère nous permet de nous surclasser les
uns les autres et cette même piété nous interdit, en même
temps, tout égoïsme et tout orgueil.
Avec la religion, tout concept de race ou de tribu s’estompe devant la fraternité
en Dieu. Tous les croyants se voient orientés vers une seule et même
direction et l’harmonie de leurs sentiments et de leurs pensées les verse
dans un même moule quelle que soit leur race ou leur couleur. Il n’est guère
difficile de reconnaître un Musulman noir, blanc ou jaune à sa façon
de parler et de réagir et à cette multitude de signes caractéristiques
qui se dégagent de toute sa personne. On est tellement trompé par ce
cachet commun à tous les Musulmans qu’on dit qu’ils sont tous des Arabes,
de même que nous disons, chez nous, à propos des Chrétiens qu’ils
sont tous des Romains («Roumi»).
N’est-il pas vrai que cette classification des hommes, à partir de leur couleur,
de la forme de leur crâne ou de tout autre signe façonné à
leur insu par la main du temps et de l’ambiance, est des plus arbitraires car, notre
préjugé mis à part, en quoi un blanc , un noir ou un jaune est-il
supérieur à un autre, alors que dans chaque race, il y a des saints
comme il y a des crapules ? N’est-ce point là plutôt une manière
instinctive et bestiale de diviser les hommes et de partager le monde ? Car, tous
les hommes ont la même âme, le même esprit, les mêmes besoins,
la même sensibilité au bien et au mal. Il arrive même que la même
découverte scientifique se fasse à peu près en même temps
dans plusieurs points du monde et la logique n’est-elle pas la chose la mieux partagée
?
Ainsi, ne pouvant transformer un noir en un blanc ou un blanc en un jaune (et pourquoi
faire d‘ailleurs ?) , nous pouvons, par contre, très bien les unir tous dans
une seule et même conception des choses et nous pouvons, à force de
courage, de sagesse et de bonne volonté nous accorder tous sur une seule et
même vérité qui nous est venue du Ciel et que notre seule intelligence
ne saurait découvrir alors qu’elle peut très bien l’apprécier.
Il est remarquable de voir avec quel naturel le Coran semble confondre les idées
de nation («millat») et de religion («din»)
- «Qui donc trouve mieux que la nationalité abrahamique s’il ne s’accuse
lui-même de faiblesse mentale ?» - (Chap. 2 verset 130) - «Qui
a une meilleure religion que celui qui a abandonné sa direction à Dieu
tout en agissant dans le bien et a suivi la nation d’Abraham loin de toute idolâtrie
?». (Chap. IV verset 125) -
- «J’ai abandonné la nationalité d’un peuple qui ne croit pas
en Dieu et qui renie l’autre monde». (Chap. XII verset 37) On pourrait citer
beaucoup d’autres versets, dans ce sens qui montrent que la foi et la nationalité
ou la race sont confondues dans un même concept dans la terminologie coranique.
C’est qu’une telle différenciation des hommes est la seule digne d’un être
doué de l’esprit pour la simple raison qu’elle ne se base que sur cet esprit
lui-même. N’est-il pas vrai que l’amour le plus solide et le plus durable est
celui qui nous fait aimer les mêmes choses et qui fait que chacun de nous peut
être certain de la réaction de l’autre devant n’importe quelle situation,
car elle sera toujours identique à la sienne ?
Quand l’un des plus éminents Compagnons du Prophète (Abou Dhar) traita,
dans un moment de colère, cet autre éminent Compagnon (BilaI) de «fils
de négresse», le Prophète, révolté par cette inspiration
du racisme, cria à Abou Dhar qu’il avait toujours en son coeur un reste de
son idolâtrie. Abou Dhar (r) confondu et terrorisé par une telle remarque,
se jeta à terre et, mettant sa joue contre le sol, jura par Dieu qu’il ne
se relèverait pas tant que «le fils de la négresse» n’aurait
pas posé son pied sur la face «du fils de la blanche» afin que
le fils de la blanche se blanchisse enfin le coeur de toute sa noirceur.
Et quand le noble et malheureux sultan Abdul-Hamid voulut mais un peu tard, sauver
le Califat et l’unité de l’Islam, il interdit à tous ses sujets de
se dire turcs, arabes, kurdes ou berbères, mais ils répondaient tous
sans hésiter à qui leur demandait leur nationalité : - «Je
suis musulman et j’en rends grâce à Dieu»
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