«L intégrisme» en question


Ils ont choisi d’être entier à leur choix : ils sont intègres.
Dès lors, qu’au détour du chemin, on se raille de leur habit de prière, anachronique vêture à la pudeur déplacée, qu’on se pousse du coude et s’invite en oeuillades ils le savent bien, cela fait partie de leur lot.
Mais lorsqu’à force de ouï-dire et d’interpellations, entendues çà et là, ils constatent et comprennent que, par une inopportune confusion des sens, on les classe et les confond avec une catégorie de combattants pas très intègres envers les nations qu’ils prétendent servir et qu’on nomment les intégristes, alors, ils sortent de leur pieuse réserve et retraite, et sans panache ni haine, se veulent les portes-paroles de la juste nation, les redresseurs d’un tort trop déplacé, qui, plus qu’eux mêmes, entache leur noble religion qu’est l’Islam.

L’intégrisme n’est pas un terme d’orient. Il est né quelque part chez les catholiques de France, à propos de quelques querelles intestines, transformées en un mouvement de scission, face à l’autorité papale après le concile de 1962, refusant ses nouvelles réformes internes, pour aboutir enfin à un schisme latent.
Si l’on s’en réfère à la stricte définition du dictionnaire, on apprend qu’il s’agirait d’un état d’esprit de certains croyants qui, se réclamant de la tradition, se refusent à toute évolution.
Or, en ce qui concerne l’islam, il est bon de rappeler que cette religion, sans surtout être de l’immobilisme, est toute entière un décret divin rendu parfait par Dieu, et cela, tant dans sa tradition pratique - représentée par l’exemple vécu du Saint prophète (SAW) - que dans son dogme juridique, afin de servir de code moral, social et spirituel aux fidèles, et que donc, la notion d’évolution ne s’attache pas à ce code, mais à celui qui doit l’appliquer, à savoir le croyant. En ces périodes de troubles confus, en ces temps trépidants de courses folles et de scintillements illusoires, où tout se change en son contraire, mêlant confusément -jusqu’à parler à l’envers des termes déracinés aux notions aliénées, saurions-nous encore donner à la valeur, la force de sa qualité ? Et pourrions nous encore appeler «un chat, un chat, une table, une table» en étant sûr de donner à chacun d’eux l’usage de son identité ? Car à cette époque, où la vertu n’est plus que tare et le vice un droit revendiqué, il est devenu malaisé de reconnaître à qui l’on a à faire...

Pourtant, en marge de cette dite évolution, il est encore qui, naïvement, continuent de croire que la lumière se respire par le cœur, que les étoiles ne brillent pas par hasard et que pleurer au nom de Dieu dans le silence de la nuit est la grâce la plus consolante qui puisse être octroyée à la dérisoire créature que nous sommes. Loin des tapages incisifs des revendications opportunistes, ils ont choisi d’aller sans plus de bruit au devant d’eux mêmes et plus que vouloir changer le monde, ils ont choisi selon la formule de se changer eux mêmes, étant sûrs ainsi, s’ils y parviennent, d’avoir au moins changé une partie du monde. Ils vont donc de par la terre et par la foule travaillant avec honnêteté et bon voisinage, s’efforçant chaque jour de poursuivre la route du combat intérieur. Ils arrangent leur vie en chaque geste pensé, ils ornent leurs habitudes d’amour et de lumière, et en cisèlent leur quotidien. Et comme il sont d’islam, ils se prosternent devant Dieu.
Car c’est bien lui, l’individu, qui doit évoluer et non l’ensemble des lois sur lequel il s’appuie. A moins que ces lois là n’émanent du simple esprit humain, faillible et limité, mais là, nous sortons de l’islam, nous sortons de l’Orient.
C’est l’aventure aléatoire du monde matérialiste, qui n’a pas de temps pour l’individu, pressé qu’il est, d’échapper à un vieil obscurantisme, parent proche du dit intégrisme.
L’intégrisme, en fait, résulte de ce combat entre l’immobilisme demeuré et le constat d’imperfection: il est la synthèse inavouée d’un occident égaré. Un occident dont l’église voudrait bien relever les derniers oriflammes, et reprendre bien en mains les brides abattues. Pour cela, elle est prête à changer une fois de plus une tradition qu’elle avait déjà elle même fabriquée au fil troublé de ses nombreux conciles passés. Leurs efforts opiniâtres et désespérés à se cantonner dans l’ancien arbitraire, en en conservant les rites entiers, ont donné lieu à un barbarisme nouveau, ou naissance d’un nouveau terme par déformation étymologique : l’intégrisme.
L’ajout du suffixe nominatif, et quelque peu péjoratif, «isme», à la racine latine «integer» qui signifie entier, ou intègre, pour désigner ces luttes intercléricales, de clergé contre clergé, relève d’une audace linguistique osée et déplacée, et n’en dénonce que plus, l’état volontaire de supercherie perpétrée au fil des siècles.
Il est clair que sous l’apparence trompeuse d’une terminologie galvaudée voire d’une lutte dérisoire, on assiste à la mouvance d’une église qui se cherche et se réinvente sans cesse. Mais l’individu dans tout cela, n’a pas la stabilité nécessaire à sa propre évolution vers Dieu, et voit son éthique spirituelle battue par les marées des divergences, au grè du temps.

Mais voilà que récemment, suite à quelques coups d’états et d’éclats politiques, on vit ce terme oublié ressurgir aux feux de l’actualité et devenir courant pour désigner et montrer du doigt toutes les exactions incendiaires d’une politique se réclamant, à tort de l’islam. Et comme il ne s’en fallait que peu, l’étiquette se généralisa à tout mouvement et toute tendance visant à raviver la flamme musulmane, mêlant dans la panique un atavisme historique, au spectre d’invasion, l’avatar politique d’un schisme religieux, le militantisme de banlieue et bien entendu, hélas, la paisible détermination de certains à vivre la vraie piété.
Et c’est là que le bât blesse, que le cœur saigne et se contrit, car il ne s’agit pas au sein de l’islam, de l’authentique message tel qu’il fut révélé, d’arborer un quelconque intégrisme tel qu’il a été démontré en sa première signification. S’il s’agit de revivification de la tradition, ce n’est absolument pas dans le sens d’une stagnation bornée et plate, et encore moins, gloire à Dieu, d’un activisme aveugle et déplorable.
Les poseurs de bombes ne portent pas l’habit des prophètes, et les poseurs de paix ne portent pas la haine en leur cœur magnanime.
Il est donc dommage de constater que tout effort paisible démontrant une certaine volonté à s’attacher à un esprit de tradition - tradition authentique et factuelle, basée sur les habitudes et les recommandations du Saint prophète de l’Islam (SAW) se voit galvauder et affubler d’un terme barbare... Car si tout musulman, pour le moins éclairé et honnête, sait que chaque geste, fait, dire, et habitude du Saint prophète Mohamed (SAW) constitue le garant et le sceau de la tradition, il n’en ignore pas non plus que, plus qu’un droit, il en est de son devoir de perpétuer par l’enseignement et la pratique cette tradition. Il en va de sa piété et la validité de sa foi. Car il sait que si cette tradition est scellée dans l’exemple du Prophète, ce n’est pas pour la confiner dans un immobilisme attardé, mais pour associer la foi de chaque croyant dans les seuls critères possibles et infaillibles : celui de Dieu et de son messager, et ainsi la tenir éloignée des innovations perturbatrices et factices. Il nous faut comprendre que ce n’est pas notre belle et noble tradition qu’il faut rejeter, mais le terme trompeur, d’intégrisme. Car l’intégrisme n’est point musulman, comme on vient de le voir, il est un terme colporté et injustement ajusté à l’Islam.
Le véritable et insidieux piège de ce terme sournois, c’est de rejeter définitivement notre tradition, donc notre identité et notre foi, suite à son emploi excessif dans les médias.
Alors, comme nous le disait récemment un ministre «ne tombez pas dans le piège intégriste...» Mais surtout, ne tombons plus dans la confusion des termes, trop facile pour l’incrédulité et propice au laxisme mental.
Car ainsi, on nommerait aussi bien intégriste, celui qui veut rester intègre dans la discipline qu’il a choisi, que tel autre revendiquant une alternative intégrale et violente mais qui vit chaque jour de sa vie en parfaite intégration au système qu’il combat.
Car on l’a compris maintenant, si l’intégrité est la fleur de la volonté, l’intégrisme n’est que le pavot d’une illusion grossière.

Alors, si d’aventure vous les voyez passer, ces gens de la tradition, ces “traditionnistes”, tête basse et cœur étoilé, drapés de blanc au blanc de leurs prières, dites leur que la foi est un habit de lumière et laissez les aller; ils n’ont au cœur que de l’Amour.

Nouroud-dine Marlawi

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