Africana Plus
No 13 Novembre 1995.7
Tunisie
Présent depuis trois semaines au Canada, je lis chaque jour les journaux québécois. Je constate la confusion qui existe dans le vocabulaire de ces médias. Ainsi, ils emploient l'adjectif islamique pour recouvrir deux réalités différentes, à savoir islamiste, qui a rapport aux extrémistes, et musulman, qui a rapport aux croyants ordinaires de l'islam.
Jean Fontaine donne illico quelques définitions:
- traditionalisme: fixation de la religion au souvenir que l'on en a;
- fondamentalisme: retour absolu à l'Écriture comme seul fondement
de toute innovation;
- intégrisme: refus des adaptations liturgiques, pastorales ou sociales;
- islamisme: activisme religieux à visée politique.
Les islamistes, dit-il, constituent une infime partie des musulmans. Jean
Fontaine les répartit en plusieurs catégories:
- l'islam officiel, celui des gouvernements, habituellement prêché dans
les mosquées et enseigné dans les écoles.
- l'islam universitaire, objet de recherche des professeurs de l'enseignement supérieur,
manifesté dans de nombreux livres écrits en arabe et introduisant les
sciences humaines occidentales dans la lecture du patrimoine religieux musulman;
- l'islam spirituel, tel qu'il est pratiqué par des groupes ressemblant à
des confréries et dont la vie de prière engendre le souci des autres
et en particulier des démunis;
- l'islam populaire, masculin et féminin (il y a une différence); celui
des pèlerinages adressés aux saints locaux(appelés aussi marabouts);
celui qui est empreint de survivances païennes;
- l'islam politique, enfin et seulement enfin, encore appelé islamisme.
Au cours de mes conversations avec certains Québécois, j'ai aussi constaté dit-il, qu'ils confondaient les réalités ethniques et religieuses.
J. Fontaine ajoute que le milliard de musulmans se répartit sur une aire
géographique au milieu du globe, des Philippines à l'Afrique sub-saharienne.
Les groupes les plus importants de musulmans vivent en Asie: ce sont les Indonésiens
et les Pakistanais.
Les Arabes forment un groupe ethnique particulier qui comprend environ 200 millions
d'habitants. Sur le plan religieux, il se divise en deux parties: les Arabes musulmans
qui sont à peu près 88% et les Arabes chrétiens qui sont à
peu près 12%.
L'islamisme, à savoir le mouvement extrémiste activiste, se veut
résolument moderne. Il adopte les moyens du monde contemporain dans son existence
quotidienne et dans sa manière de concevoir le développement économique.
Les réserves à émettre le concernant sont sa conception archaïque
de la religion et sa volonté de recourir à la violence pour parvenir
à prendre le pouvoir.
En revanche, l'islam des croyants ordinaires contient en lui-même les moyens et le désir d'évoluer, tant que les circonstances le lui permettent.
Revenons au titre, J'ai rencontré des saints musulmans...!
Au cours de mes quarante ans de résidence parmi les musulmans, il m'a été loisible de vivre avec eux, de travailler avec eux, de prier avec eux, dit-il. Et par de multiples anecdotes, J. Fontaine nous livre quelques-unes de ses convictions au sujet du peuple tunisien. En voici quelques-unes.
Fathia est docteur en médecine. Par conviction religieuse, elle soigne
souvent gratuitement, n'hésitant pas à se déplacer dans des
circonstances difficiles pour aller chez le malade sans ressources qui a besoin de
ses soins et de sa parole réconfortante. Cette générosité
découle de sa foi musulmane et est un aliment à sa prière.
Taoufik est oculiste, dans le privé. Quand il voit J. Fontaine dans la salle
d'attente avec une petite vieille, une connivence de longue date l'invite tout de
suite à soigner gratuitement.
Quant à Mongi, l'avocat, vrai défenseur de la veuve et de l'orphelin,
il ne compte même pas la somme sur laquelle il sera, de toutes façons,
taxé comme le prévoit la loi.
La classe terminale de Lettres est capitale en Tunisie. L'enjeu est sérieux
sachant que le tiers seulement des bacheliers réussit cet examen qui ouvre
la porte à l'université. Le programme est vaste et certains enseignants
ont de la difficulté à finir l'ensemble des matières. Esma,
professeur d'arabe à ce niveau, prend sa tâche à coeur. Elle
propose à ses élèves de leur donner gratuitement un nombre d'heures
supplémentaires équivalent à celui des heures de cours prévus.
Quand on connaît la course à ces heures surpayées, on jauge le
désintéressement.
Grimpons dans la hiérarchie sociale. Farid est PDG d'une grosse entreprise
étatique tunisienne. Certes, il agit en sorte qu'elle se développe
et fournisse des avoirs à l'État. Mais, surtout, il est attentif au
mieux-être social de chacun des ses employés. Il n'attend pas les revendications
syndicales. Il prend les devants, faisant en sorte que tous aient le plus d'avantages
possibles. Les biens sont ensuite redistribués équitablement.
Les Tunisiennes et les Tunisiens musulmans qui vivent de telles réalités
sont aux antipodes des exigences islamistes. Ils forment la majorité de la
population. Ils vivent ces valeurs humaines permanentes et universelles qui permettent
à Jean Fontaine de les rencontrer en vérité, d'être reçu
par eux comme un hôte privilégié. De son côté, il
se comporte en témoin sympathique.
Il y a assez de gens qui disent du mal des Arabes et des Musulmans, dit-il, pour
que je puisse en dire un peu de bien.
Michel Fortin, M. Afr.